Dimanche 11 septembre 2011
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Alain Buisine
" Nudités de Venise" aux Ed. Zulma
Si Venise a inventé la chair féminine alors que Florence s’enlise dans la frigidité graphique des nus qu’elle expose, Alain Buisine, lui, a inventé le livre charnel.
Il ne nous propose pas seulement de contempler par son oeil les nus qui foisonnent au sein de la Sérénissime , il éclaire aussi d’un ton emprunt d’une indéniable nostalgie les mœurs de ce
jadis…..
Suivons-le dans l’une de ses promenades biaisantes au cœur de cette Venise licencieuse et répressive, ville en « double bande ».
Entrons par le grand Canal pour contempler le grand Nu féminin debout qui décoraient les façades du Fondaco dei Tedeschi. Un nu immense et flamboyant de Giorgione et de son
jeune apprenti , le Titien. Parce que la Sérénissime a, dès la fin du XVème Siècle, préféré le charnel au religieux, Vénus supplantera la Madone pour le plus grand bonheur de tous. Vénus
endormie, la Vénus d’Urbina si jouissive, la Vénus endormie avec un Amour , la Suzanne déclinée à l’infini, en jeune épouse effarouchée , si effarouchée ? …ou courtisane
excitée par la lubricité des deux vieillards et Danaé , Danaé si lascive…..tout à sa pénétration aurifère, alanguie, consentante mais peut-être aussi vénale ?
Il n’y a AUCUNE représentation iconographique dans cet ouvrage mais devons-nous le regretter ? Non, car l’auteur en quelques mots, en quelques touches décrit la toile. Si nous la connaissons,
nous la retrouvons avec un réel plaisir sous un regard neuf. Si nous ne la connaissons pas, nous la rêvons…..Notre imaginaire s’emploie dès lors à créer des images érotiques en maintes
déclinaisons, au gré des délicieux phantasmes du peintre.
Et puis, avec Veronica Franco, classée N°1 au catalogue des courtisanes, offerte à Henri III de passage, nous entrons dans le monde du libertinage. Venise ou la métaphore de la courtisane….Mais
quelle limite se pose dès lors entre celles-ci et les « Dames » que l’on peut parfois confondre aisément sur la toile ? Peut-être les accessoires de toilette, le fameux blond vénitien recherché
par toutes puis, la mode passant, adopté uniquement par celles qui font commerce de leurs charmes.
Sous l’œil acéré du confidente, Venise s’en donne à cœur joie. Les dames ont leur sigisbée avec la bénédiction de leur époux qui eux, se livrent dans leur casino, appartement privé où ils
reçoivent leurs amis, leurs petites amies à toutes sortes de jeux….
Au cœur de la nuit qui s’installe au fil des pages comme au fil de l’eau, au cœur de Venise, je ne sais plus si je rêve ou si je lis…..Je vois des poitrines nues, exposées aux regards
concupiscents sur la place Saint Marc.
Je vois ces femmes qui pour plaire passent des heures infinies à leur toilette. Un peigne d’ivoire est resté sur le rebord de la fontaine…Je vois , j’aimerais toucher ces chairs lisses et fermes,
si blanches. Je respire leur parfum….
J’y suis.
Séduite , je suis au présent de Venise et je traverse en gondole le reflet de ce flamboyant Nu Debout comme si je le caressais puis le goûtais…
Ville du hors-lieu, ville du non-lieu aujourd’hui, ville sans projet qui permet de « présentifier le présent » selon Buisine.
Il suffit d’y être. En tournant chaque page de ce livre de chair, j’y fus !